L’émergence et le processus d’interprétation dans l’approche systémique de l’organisation

 

Résumé

Le contexte

L’émergence est ici envisagée comme un interprétant incontournable dans le processus d’interprétation qui est initié lors de l’intervention systémique au coeur d’une organisation humaine. Nous envisageons ces interventions lorsque l’organisation fait face à des incertitudes et que la conception partagée par les observateurs est source de difficultés et irritations provoquées par le doute sur le ou les modes de fonctionnement actuel. Le choix du mot « approche » est délibéré car il ne s’agit pas ici d’appliquer une méthode, un outil de manière linéaire mais de provoquer un processus de réinterprétation de l’organisation qui doit mener via l’étonnement et la surprise à une nouvelle conception de l’organisation observée. Cette nouvelle conception doit permettre la mise en place d’un changement. En d’autres mots, la vérification et l’explication ne seront pas abordé ici. Il s’agit d’amener l’observateur-concepteur à une nouveauté.

En quoi l’émergence rencontre les exigences de l’approche systémique ?

Je retiens comme définition : « L’émergence se définit comme les qualités ou propriétés d’un système qui présentent un caractère de nouveauté par rapport aux propriétés des composants considérés isolément ou agencés différemment dans un autre type de système ».

Cette définition met en lumière toute la complexité du concept : Pour pouvoir mettre en rapport le concept avec une organisation effective, il est nécessaire d’être capable de reconnaître les qualités du tout mais aussi de ses parties comme si elles étaient isolées ou intégrer dans un autre système ou contexte. Ensuite, nous devons être capables d’établir un rapport entre ces qualités du tout et des parties. Enfin, l’observateur-concepteur doit être capable d’inférer un caractère nouveau et/ou soudain des qualités de la totalité. Qualités du Tout, des parties, rapports entre ses qualités et nouveauté voici le défi.

Il va sans dire du point de vue philosophique ce concept équivoque d’émergence est  sujet de divergences entre différentes tendances (holisme vs atomisme). Dans le domaine des sciences sociales, la totalité est au coeur des débats entre holisme et individualisme méthodologique. Nous retrouvons ces tensions au cœur des organisations. Ces tensions ne sont valables que dans une perspective linéaire, binaire et de causalité linéaire.

Place de l’émergence dans la pédagogie de l’approche systémique.

Un processus pragmatique

Avant d’en arriver à l’émergence, il est utile de situer l’intervention dans une organisation d’un point de vue pragmatique (et non utilitaire) au sens philosophique. C’est ainsi que je me réfère à la maxime de C.S.Peirce en rapport avec sa conception du pragmatisme« Considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet». A  noter qu’il ne faut pas comprendre complète comme définitive. En effet, Pour Peirce, le processus sémiotique est infini. Il ne s’arrête que provisoirement par l’accord intersubjectif des acteurs qui estiment disposer d’une représentation leur permettant d’établir de nouvelles habitudes leur permettant d’agir.

La sémiotique comme approche

Dans la continuité du pragmatisme peircéen, l’approche pédagogique s’appuie sur la sémiotique triadique du même auteur. Peirce a élaboré une théorie sémiotique à la fois générale, triadique et pragmatique.  C’est une théorie qui envisage à la fois la vie émotionnelle, pratique et intellectuelle et qui envisage toutes les composantes de la sémiotique. Son approche généralise le concept de signe. C’est une théorie triadique qui repose sur trois catégories philosophiques : la priméité, la secondéité et la tiercéité. Elle met en relation trois termes de natures différentes : le signe ou representamen, l’objet et l’interprétant.  La sémiotique de Peirce prend en considération le contexte de production et de réception des signes et définit le signe par son action sur l’interprète.

Le processus interprétatif comme guide

Dans une seconde sémiotique, Peirce révise et propose d’étudier le processus interprétatif tel qu’il se déroule à l’intérieur du signe. Dans cette seconde sémiotique, la définition du signe est toujours « par rapport à … ». Le signe est ainsi saisi comme une position logique par rapport au processus.

Si nous voulons représenter le processus interprétatif tel que proposé dans cette seconde sémiotique, il serait à la fois circulaire, en niveaux et enchevêtré. Jean Fisette en propose la représentation suivante :

Jean Fisette, 1989

En partant du fondement, l’organisation est reconnue dans son unicité, sa singularité. A partir de cette première interprétation, l’organisation est envisagée dans son contexte, ses composants (interprétant immédiat) qui dans notre cas sont interprétés via l’observation des comportements qui permettent d’inférer les règles, les relations, … (les principes directeurs, cf. A.Piecq « Le giroscope »)

L’interprétant dynamique vient ainsi établir des relations entre les différents composants et représentera la structure de l’organisation ainsi que les propriétés du système. Cet interprétant dynamique rencontre la définition de l’émergence associant dans un processus l’identification des parties, les propriétés du tout ainsi que le rapport Tout / Partie.

Cet interprétant final qu’est l’émergence est donc ici envisagé comme un symbole culturel, un signe complexe qui se présente à un esprit conscient. A partir de cet interprétant dans son rapport à l’objet ainsi construit, l’observateur-concepteur fait une « pause » en ayant créé un nouveau signe qui lui permet d’envisager les effets de cette conception renouvelée de l’organisation.

A noter que le processus passant par l’interprétant dynamique, l’objet dynamique et le fondement peut continuer indéfiniment jusqu’à ce que l’irritation provoqué par le doute initial soit écarté. Il va sans dire que le processus peut reprendre en fonction des changements observés.

En postulant que l’interprétant final a un caractère d’émergence, cela sous-entend que le passage vers le nouveau signe implique une inférence abductive, autrement dit : la formulation d’hypothèses.

C’est ainsi que l’on peut avancer que l’approche systémique de l’organisation n’est pas orienté par la déduction propre à l’application d’un modèle préexistant. D’autre part, la démarche ne relève pas non plus d’une analyse exhaustive par une démarche inductive. Nous suivons Peirce qui resitue le rapport existant entre ces formes d’inférences : L’abduction doit avoir le caractère de l’inattendu, l’induction permet de valider les hypothèses produites par l’abduction. Enfin, la déduction est d’application tant que les faits ne viennent pas contredire les habitudes permises par les règles de la déduction.

Conclusion

La démarche de l’intervenant systémique est un processus circulaire enchevêtré qui doit s’arrêter sur des hypothèses permettant un renouvellement de la compréhension du système permettant l’action. Cette expérience n’est pas toujours aisée à transmettre de manière rigoureuse en ne cédant pas à des formes linéaires et causalités. La seconde sémiotique de C.S.Peirce est éclairante et ouvre des perspectives pédagogiques.  Au delà du rapprochement de la sémiotique de la démarche du systémicien, d’autres applications de cette sémiotique sont directement à mettre en lien avec un renouveau de la pratique managériale.

 

Mots clefs : Emergence, sémiotique, processus, abduction

 

References

Martine Arino. La subjectivité du chercheur en sciences humaines. Paris: L’Harmattan, 2007.

Nicole Everaert-Desmedt. Le processus interprétatif. Liège: Editions Mardaga, 1995.

Cornelis de Waal. Peirce: A Guide for the Perplexed. 1st ed. Bloomsbury Academic, 2013.

Deledalle, Gérard, and Joëlle Réthoré. Théorie et pratique du signe. Introduction à la sémiotique de Charles S. Peirce. Paris: Payot, 1979.

Fisette, Jean. Pour une pragmatique de la signification. Montréal, Québec: Xyz, 2005.

Fisette, Jean. Introduction a la Semiotique de C S Pierce. Montréal: Xyz, 2005.

Peirce, Charles S., and Gérard Deledalle. Écrits sur le signe. Paris: Seuil, 1978.

Vincent Descombes. Les Institutions Du Sens. Collection “Critique.” Paris: Editions de minuit, 1996.

Tiercelin, Claudine. La pensée-signe: Études sur C. S. Peirce. Collège de France, 2013.

Tiercelin, Claudine. C. S. Peirce et le pragmatisme. Collège de France, 2013.

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