La Pensée et la Raison : les oubliés entre Emotions et Actions

Dans ces quelques lignes, je veux exprimer d’une part l’espoir que font naître les expressions collectives d’une volonté de changement sociétal. Cet espoir se renforce à travers les réseaux (sociaux et autres), les mouvement sociaux, … . Il se concrétise également dans la multiplication d’initiatives de construction collectives. Mais d’autre part, je m’inquiète du peu de considération accordée à la réforme de la Pensée et de la Raison. Il est triste qu’alors que nous avançons dans le XXieme siècle, le mode de pensée soit si peu questionné si ce n’est par une minorité de chercheurs académiciens ou non.

On ne peut que se féliciter que sur les réseaux sociaux, dans les conversations, il soit commun de communiquer son indignation, son rejet, son exaspération par rapport aux situations injustes et violentes auxquelles font face des populations ou des catégories de personnes. Ces sentiments qui sont parfois partagés émergent en mouvement sociaux réclamant justice, liberté ou égalité.

D’autre part, on se réjouit que de plus en plus d’initiatives populaires se traduisent en actes et s’expriment par des projets alternatifs dans différents domaines : économie solidaire, agriculture raisonnée ou bio, circuits courts, … réseaux d’échanges locaux, monnaies alternatives.

Entre ces expressions légitimes d’indignation et les concrétisations d’expériences sociétales innovantes, la pensée semble rester un pas en arrière.

C’est comme si, la manière de penser était peu ou pas revisitée. Elle l’est dans certaines sphères philosophiques, sociologiques et dans d’autres domaines de la science sans pour autant que cela ait un effet dans le mode commun d’appréhension des situations quotidiennes. Des auteurs populaires tels qu’Edgar Morin, qui a eu fini de rédiger la « Méthode » il y a plusieurs décennies, propose un travail innovant sur la pensée complexe. Il a écrit par la suite des ouvrages plus faciles d’accès comme « Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur » ou « Introduction à la pensée complexe » sans que cela n’ait d’effet remarquable sur les programmes d’éducation dans nos pays.

Plus accessible et pratique, la pensée systémique qui prend appui sur une démarche scientifique interdisciplinaire, et qui montre sa pertinence dans l’approche des situations complexes, semble être soit à bout de souffle, soit en perte de vitesse.

C’est comme si la pensée et la raison qui avait été source d’espoir à l’époque des « Modernes » était aujourd’hui considérées comme sources de certains des maux de la société, au point d’être évalué non valide pour aborder les situations. En effet, il n’est pas rare d’entendre qu’il faille se défaire de l’influence trompeuse de son mental, que le mental ment, qu’il est plus opportun de suivre son intuition, voire son instinct. Ce discours est largement relayé par diverses pseudo écoles de coaching, de développement personnel, … . C’est comme si la déception du « tout à la raison » devait faire place à un retour aux sources de l’humain. De quelles sources parlons-nous ?

Je me permets de m’insurger contre cet état de fait. En effet, pour rejeter une place à la raison, ses détracteurs utilisent un raisonnement argumenté. Ceci relève d’un paradoxe qui montre la faiblesse de cette position. Cette erreur logique fondamentale montre au combien il est nécessaire d’oser questionner ces thèmes plutôt que de les éviter.

Plus sereinement, s’il y a méfiance par rapport à la pensée et à la raison, il s’agit de reconnaître les causes possibles de cette méfiance tout est cherchant à comprendre comment aller au-delà de celles-ci.

Notamment, la raison a justifié dans l’histoire récente de nombreuses décisions et actions intolérables. Tous les dictateurs et tyrans du monde ont argumenté leur choix et position. Les guerres, les choix politiques sont tous argumentés avec plus ou moins de logique. Très justement, nous nous insurgeons lorsque les conséquences de ces actes produisent ou pourraient être de souffrance et de violence. La première réaction est le rejet et l’opposition. A ce qui est perçu comme injuste, nous nous opposons par le rejet. Soit, nous défendons une option se présentant comme opposée, soit nous excluons le choix intolérable sans pour autant être en mesure d’envisager une autre approche. C’est ainsi que nombres de questions sociétales se présentent comme des oppositions binaires.

Cette logique duale est un héritage historique qui s’est imposée avec très peu d’alternatives. C’est le niveau d’appréhension de l’action-réaction. C’est ainsi que l’on parle en termes d’interactions. De proche en proche, c’est comme si l’on traitait des affaires humaines comme d’un ensemble de particules en interactions. De ce point de vue, ces particules se côtoient, s’entrechoquent et cela forme la société. Dans le cadre social, ces particules sont les individus. Ils sont devenus l’élément premier (l’atome) dont l’objectif est la liberté en tant que tel. Tout ce qui s’oppose à cette liberté doit être évacué ou écarté. C’est ainsi qu’il est commun de mettre en opposition l’individu et le collectif. Le collectif prend alors la forme d’une autorité qui veille à régler les interactions entre les individus, ce collectif ne devant en aucun cas interférer au niveau de la liberté.  Les défenseurs de l’individualisme (individualisme méthodologique en sociologie, atomisme logique pour les logiciens) ont concédé quelques aménagements à leur doctrine afin d’expliquer des comportements non-conformes à la théorie tels que le don, la solidarité ou la compassion.

C’est ainsi que les formes de pensées duales deviennent de plus en plus alambiquées comme a pu l’être le système planétaire de Ptolémée avant d’être remplacé par celui de Copernic. Bien entendu avec Copernic, la Terre est passée du centre du système vers la périphérie d’un système qui devient solaire, mais au bénéfice d’une plus grande adéquation entre les observations et la théorie.

Les conséquences de la pensée duale et de l’individualisme, qui en est un corolaire, sont de plus en plus décriées au nom de l’éthique. C’est intéressant mais insuffisant. En effet, ce rejet émotionnel est peu suivi d’une réelle entreprise de réforme de la pensée. C’est ainsi que de manière peu consciente, elle est présente dans nos choix. Il est par exemple tout à fait normal qu’une relation soit de l’ordre du win-win. En effet, peu d’entre-nous s’interroge sur les conséquences sociétales de ce concept de « gagnant-gagnant ». Mais cela relève d’un sujet à développer.

Pourtant, de nombreux travaux existent pour nous indiquer des voies possibles à explorer. J’ai cité Edgar Morin en tant qu’auteur francophone de référence de la « Pensée complexe ». Gérard Gigand qui a développé la « Trialectique » en a fait une approche conceptuelle intéressante. L’ensemble des chercheurs et praticiens de la pensée systémique en sont d’autres.

Il est aussi un auteur du début du XXeme siècle qui est de plus en plus référencé ces dernières années. Il s’agit de Ch.S.Peirce. Il est le précurseur reconnu du courant philosophique pragmatique américain. Le pragmatisme n’est aucunement à confondre avec l’utilitarisme ou le matérialisme comme l’acception populaire pourrait le laisser entendre, mais cela mérite un développement plus conséquent.

Pour Peirce, la pensée est forcément ternaire. Toute pensée met en rapport trois éléments qui se rapportent à trois catégories existentielles qui sont l’aspect émotionnel, l’aspect pratique et l’aspect mental. Cela peut sembler simpliste et rejoindre une intuition partagée par bien d’autres auteurs. Cependant, Peirce a construit sur base de cette philosophie une approche de tout ce qui se présente à la conscience, comme signe. Cette approche par les signes (sémiotique) est fondée sur une logique solide qui permet d’analyser les contenus de la pensée de manière rigoureuse. Pour celui qui fait l’effort de se plonger dans cette philosophie, il est enrichissant de découvrir comment ce qui se présente communément comme des oppositions binaires sont en fait de l’ordre du ternaire.

Il n’est pas possible dans ce bref écrit de synthétiser la pensée de Peirce. Un exemple simple peut être le bienvenu : une conception commune du lien de propriété d’un objet et de son propriétaire est de l’ordre du binaire (Propriétaire – Objet). Dans une approche ternaire, les relations qui se jouent dans la propriété comme concept lient le propriétaire, l’objet et les non-propriétaires, le tout étant institué par des règles. Ce simple exemple montre au combien, ce qui d’habitude envisagé comme binaire est bien plus complexe.

Un autre exemple utilisé par Peirce est l’acte du « don ». Selon lui, il est impossible d’expliquer le don par des relations duales. En effet, prenons une personne A donnant un objet C à une personne B. D’un point de vue binaire, on pourrait dire : la personne A pose devant elle l’objet C, ensuite la personne B se saisit de l’objet C. Il est clair qu’ainsi exprimé, cela ne relève pas spécifiquement du don. En effet, est-ce que la personne A laisse tomber l’objet C et que la personne B le ramasse ? Est-ce un vol ? Est-ce un contrat ? En fait, un des enseignements de cet exemple est que les actes intentionnels ou qui ont une visée ne peuvent être abordés de manière binaire. Et pourtant, c’est ainsi que nous le faisons fréquemment !

En conclusion, ce bref écrit n’a aucune valeur scientifique ou philosophique. Il n’est que l’expression d’une irritation grandissante face au peu de consistance d’un mode de pensée mutilant. Mais J’entends m’insurger contre l’attitude de « jeter le bébé avec l’eau du bain » lorsqu’il est question du mental envisagé comme une faiblesse. Si l’on peut reconnaître l’échec de la pensée « classique » ou de la raison instrumentale pour aborder les questions humaines, il est simpliste de tout rejeter. L’erreur fondamentale est de faire l’autruche et de croire qu’en abordant pas ces thèmes de front ils ne nous influencent pas. Les plus beaux étonnements, les actions les plus enthousiasmantes ne prendront forme humaine que conjointement à la Pensée. Il est clair que cela réclame un effort à celui qui assume cette particularité de l’homme qu’est la pensée réflexive. Mais dans ce cheminement, la récompense est grande en compréhension renouvelée.

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